En lisant le titre de cet article, votre cœur a-t-il fait huit tours à l’intérieur de votre poitrine ? Vous vous dites, comment le thème de la pédophilie en littérature pourrait-il ne pas choquer ?

Et pourtant… souvent, le réalisme perturbant de certaines œuvres littéraires est salué au lieu d’être condamné. Les aveux d’une déviance sexuelle parfaitement assumée, couchées sur du papier, masquent si bien la réalité, que certains peuvent en être récompensés. Mais comment ? Comment la pédophilie et la littérature pourraient-elles être compatibles ? Pédophilie et littérature, pourquoi cela ne choque-t-il pas ? Tentative d’explication.

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Si chaque corps de métier à un squelette caché dans son placard. Il semble y avoir un dénominateur commun à la branche artistique et aux arts créatifs : le sexe. Celui qu’on pratique de manière malsaine. Celui qui nous force à regarder dans la tête des plus grands esprits créatifs de ce monde, en nous demandant de quoi sont-ils faits ?

Si être écrivain, implique de savoir séduire son lecteur en titillant ses sens et ses émotions. Ce que vous devez retenir, c’est que, comme toute forme d’art, le but de la littérature est de laisser libre court à la liberté d’expression de celui qui crée.

Vient alors la sempiternelle et indémodable question. Peut-on distinguer l’auteur de son œuvre ? L’œuvre n’est-elle pas justement, le prolongement de la pensée de l’auteur et donc, la représentation matérielle de qui il est ?

Ahhh ! L’auteur et son œuvre.

Le cinéma a son Weinstein, la télévision son Roger Ailes, et la littérature, son Matzneff. Gabriel Matzneff, oui. Car si le monde n’avait pas à faire face au coronavirus, il se serait révolté face aux révélations scandaleuses, mettant en lumière les pratiques pédophiles de cet éminant écrivain. Ce qui pour le coup, aide grandement à comprendre pourquoi le sujet de la pédophilie en littérature, a mis du temps, avant de rebuter les masses.

Gabriel Matzneff : quand l’artistique étouffe l’éthique.

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Reconnu comme excellent auteur français. A 83 ans, Gabriel Matzneff a vu resurgir les fantômes du passé. Le 2 janvier dernier, Vanessa Springora fêtait la parution de son livre, “Le Consentement”. Dans ce livre, la jeune femme y raconte l’emprise malsaine qu’avait sur elle, un certain “G.M”, alors qu’elle n’avait que 14 ans.

“A 14 ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit”, écrit-elle.

Si ces quelques lignes suffisent à propulser Vanessa Springora au sommet de sa popularité. Gabriel Matzneff est lui, publiquement lapidé. L’écrivain n’ayant jamais nié son goût pour les mineurs, il n’aura pas fallu longtemps aux critiques littéraires, pour reconnaitre qui se cachait derrière les initiales “G.M”. Pourtant, ce sont ces mêmes critiques littéraires qui s’enthousiasmaient et plaisantaient autour de la vision biaisée de l’amour, que décrivait Matzneff dans des ouvrages comme, “Les moins de seize ans”.

Ensorcelés par son agilité à manier les mots, éditeurs et acteurs des médias, ont offert des années durant, une scène ouverte à l’écrivain. Invité sur le plateau d’”Apostrophes” par le journaliste et animateur, Bernard Pivot dans les années 90, Gabriel Matzneff fait part sans équivoque de son attrait pour les jeunes filles.

“Je n’ai jamais eu aucun succès auprès des femmes, de 25, 30 et plus. (…) Je préfère avoir dans ma vie des gens qui ne soient pas encore durcis, qui sont plus gentils. Une fille très jeune est plutôt plus gentille même si elle devient très vite hystérique et aussi folle que quand elle sera plus âgée.”, se vantait-il.

Même rengaine un an plus tôt. Dans une interview accordée à Thierry Ardisson. “Quand j’étais très jeune, j’étais plus attiré par le genre des petits garçons.”, déclare Matzneff. Plus grave, quand l’animateur lui dit qu’il est “pédophile”, l’auteur ne le reprend pas.

Mais alors pourquoi avoir attendu 2020 et l’ouvrage de Vanessa Springora pour clouer Gabriel Matzneff au pilori ?

Pédophilie et littérature : le plaisir de l’interdit.

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Si l’affaire Matzneff pose le problème du consentement, il y a ici un autre point sous-jacent. Pourquoi l’art cautionne-t-elle la pédophilie ? Pourquoi avant Vanessa Springora, raconter dans un livre, comment et pourquoi avoir des relations sexuelles avec des mineurs, ne choquait-t-il personne ?

La justification, c’est Bernard Pivot lui-même qui l’apporte. Dans un tweet après les révélations publiques sur Matzneff, l’ancien animateur dit : “Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale ; aujourd’hui, la morale passe avant la littérature. (…) Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays et, surtout, d’une époque.”

Si Gabriel Matzneff fait aujourd’hui l’objet de poursuites judiciaires, le séisme provoqué par cette affaire, n’a pas permis de remettre en cause la manière d’apprécier une œuvre. Car hier comme aujourd’hui, ce qui fait d’un livre son succès, c’est précisément, sa capacité à cristalliser l’interdit.

Lucrèce Tairou